Aux confins des nuages (6′)

Il était une fois un marin qui avait la stature des hommes de commandement, la peau brûlée par le soleil et l’iode et un regard où se lisait la soif des découvertes.

(🇬🇧 At the cloud border)

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Il était une fois un marin qui avait la stature des hommes de commandement, la peau brûlée par le soleil et l’iode et un regard où se lisait la soif des découvertes. Il avait parcouru le monde, plusieurs fois, certains disaient même qu’il connaissait jusqu’aux déserts de glace des pôles Nord et Sud. Il avait vu la forêt luxuriante, les sables jaunes, rouges, noirs, les falaises et les mangroves. Pourtant, sa soif ne tarissait pas car il rêvait de voir plus encore, jusqu’aux confins des nuages.

Il fit un jour escale dans un port où il avait ses habitudes et se dirigea droit vers une taverne pour glaner les informations du monde. Il y était depuis deux heures déjà, jouant avec un verre à moitié plein, quand enfin il entendit quelque chose d’intérêt. Un groupe d’hommes de mer parlait d’une légende qu’ils avaient entendue à propos d’une personne qui marchait sur les nuages. Le marin dressa l’oreille, avide d’en savoir plus car il savait que les légendes avaient un fond de vérité et ce fond de vérité-là attisait sa soif.

Il vida l’intégralité de l’or qu’il avait sur lui pour faire parler les hommes, et finit par apprendre vaguement qu’il devait reprendre la mer pour approcher du lieu de la légende.

Il repartit le lendemain avec ces informations incomplètes et des rêves plein les yeux. Il progressa en mer, profitant des escales pour chercher des informations, mais le ciel semblait se dérober à lui et il ne trouva personne pour lui apprendre où il devait aller.

Il fit le tour du monde encore. Une première fois, puis une deuxième, sentant son objectif lui échapper. Ce fut la chance, sous la forme d’une tempête, qui le guida au bout de cinq longues années dans un port minuscule pour réparer son bateau.

Il passa trois mois là-bas, abreuvant les autochtones de son rêve inaccessible. Il parla tant et si bien qu’une jeune femme enfin vint le voir. Elle avait une voix qui sonnait familière et distante, et ses cheveux bruns étaient retenus sur sa nuque par une simple pique. Elle lui dit de son timbre troublant : “Moi je marche sur les nuages.” Et elle lui tourna le dos sans plus le regarder.

Alors il la suivit. On eût dit qu’elle l’ignorait, et pourtant elle marquait les mêmes pauses que lui comme si elle s’assurait qu’il la suivait. Ils voyagèrent longtemps, lui derrière elle, elle devant lui, et le silence comme écrin à leur périple. Enfin, elle le mena sur un plateau immaculé qui les força à plisser les yeux.

Ce n’était pas la neige qui habillait le sol mais le sel comme put le constater le marin en touchant la surface puis en portant la main à ses lèvres. Il observa sa guide avec un air perplexe, attendant un signe de sa part, une explication peut-être, voire même juste un nom s’il n’y en avait pas. Mais la jeune femme contemplait l’horizon, un masque de sérénité sur ses traits, et lorsqu’elle ouvrit la bouche ce fut de nouveau de cette voix grave et calme qui inspirait la confiance et le mystère. Elle lui dit, et ce furent ses premiers mots depuis qu’elle lui avait parlé la première fois : “Il pleuvra demain.” Et elle lui tourna le dos.

Il la suivit encore. Elle le mena vers une maison au bord du plateau où il put trouver un moment de repos qui se mua en torpeur puis en sommeil profond. Lorsqu’il ouvrit les yeux le lendemain, la pluie tambourinait sur le toit et la maison était vide. Il resta hagard quelques minutes, puis se décida à franchir la porte. Ce qu’il découvrit alors le submergea.

Il y avait le ciel, et le ciel. Deux fois. Une fois en haut, où il devait être, l’autre fois en bas, où il n’aurait pas dû se trouver. Il y avait le ciel deux fois, ou une seule car l’horizon ne se démarquait pas. Le ciel, et sa guide au milieu de l’étendue, les pieds dans les nuages et la tête dans l’azur, l’inverse peut-être car elle aussi était deux fois là.

Il fit un pas en avant sans même réfléchir, le ciel du bas lui répondit par un bruit d’eau et il trouva le sol en-dessous. Il s’avança vers la jeune femme au milieu du paysage, muet de stupéfaction, ému aussi de ce qu’il contemplait. Il la rejoignit sans rien dire, leurs yeux ne se croisèrent même pas, et pourtant ils se comprenaient tous les deux sur ce miroir du ciel qui s’étendait sous leurs pieds.

Certains demandent si le marin et la jeune femme s’aimèrent. Qui sait ? Du moins partagèrent-ils pendant ce moment hors du temps la même avidité, cette même soif qui les avait portés ici aux confins des nuages où la terre n’était plus et le ciel était tout entier.

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